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"Entre-deux"
2026
LAC-Collection Jean-Michel Attal
Matériaux mixtes

Texte écrit par Dayneris Brito, dans le cadre de l'exposition "Entre-deux", au LAC-Collection Jean-Michel Attal

 

"Quel est l’espace intermédiaire ? Ce passage silencieux qui marque la fin d’un état et le début d’un autre ? Peut-être n’y a-t-il jamais eu de commencement ni de fin ;
peut-être que tout est —et a toujours été— continuité.
 
La philosophie a longtemps pensé l’intermédiaire comme un seuil, un lieu de transition où une forme cesse d’être ce qu’elle était afin de basculer vers autre chose. Gaston Bachelard y percevait un territoire de résonances, tandis que Gilles Deleuze y voyait un état de devenir, un espace où les formes se transforment avant
de se fixer.
 
Entre-deux, l’exposition présentée par Loukoums & Art Contemporain – Collection Jean-Michel Attal, réunit les pratiques des artistes Constanza Piaggio et Deborah Fischer pour explorer cet intervalle : l’instant où quelque chose change, se déplace ou réapparaît. Dans un monde structuré par des oppositions irréconciliables et des positions toujours plus extrêmes, que devient cette zone qui échappe à la logique du conflit, ce territoire intermédiaire qui n’est ni avant ni après, mais transit, interstice, lisière, suspension ?
 
Rassemblant des œuvres de natures diverses —des explorations photographiques traversées par la temporalité de Piaggio aux objets et gestes matériels de Fischer— l’exposition invite à réfléchir aux états intimes de l’individu : rupture, douleur, trace, réparation et mémoire. Elle se manifeste ici comme une fente dans laquelle ce qui semble échouer, disparaître ou se fracturer devient la condition même de toute transformation.
(...)
La pratique de Deborah Fischer se déploie dans les champs de la sculpture et de l’installation. Toutefois, c’est avant tout l’objet qui lui permet d’explorer la mémoire historique, la transmission des savoirs et la persistance de récits transgénérationnels. À mi-chemin entre minimalisme, arte povera et certaines sensibilités néo-expressionnistes de l’après-guerre, Fischer développe une pratique qui privilégie moins le résultat formel que le processus même de transformation de la matière. Son travail s’attache au poids de la trace, de la blessure et de la réparation dans la formation d’une conscience, d’un corps ou d’une mémoire. Ainsi, comme Piaggio explore la faille dans le domaine de l’image, Fischer l’aborde à travers une série d’interventions : brûler, arracher, déchirer ou détruire pour ensuite broder, envelopper, réparer.
Dans l'œuvre La Blessure, l’artiste esquisse la cartographie d’une plaie ouverte avant sa cicatrisation. La paille d’acier cousue crée une surface tendue et vulnérable, où les fils se rompent ou se défont par endroits, marquant le moment où la douleur surgit et demeure irrésolue.
Dans Le souffle des objets, Fischer recouvre de « souffles de verre » des objets trouvés dans la rue, abandonnés ou altérés par le temps. Le verre agit comme une nouvelle peau, protégeant et préservant la mémoire de l’objet, tout en réaffirmant son histoire et sa présence.
Les œuvres de la série Les chemins de la guérison évoquent le parcours vers la rémission. Au-delà de la nature de la blessure, la guérison apparaît comme un processus lent, nécessitant patience, répétition et soin. Par le biais de la broderie et du travail sur des matériaux textiles tels que le feutre, l’artiste construit des surfaces où chaque point suture une nouvelle étape de cette traversée.
Le diptyque Nos couches successives rassemble des surfaces réalisées à partir de papier journal brûlé, auparavant utilisé pour façonner du verre. Ces strates évoquent un réseau presque organique, une membrane calcinée où se révèlent des épaisseurs multiples, renvoyant aux différents niveaux de notre héritage —récits, traumatismes, attachements— à la fois personnel et collectif.

Quels que soient les médiums avec lesquels elle opère, Deborah Fischer traite chaque fragment comme un patient. Par un protocole aussi bien rituel que chirurgical, son travail oscille entre entaille et couture, voile et bandage. Elle trace des passages entre le vide et le plein, le lourd et le léger, jusqu’à ouvrir la brèche entre maintien et déclin. 

Si Piaggio met en tension l’intervalle entre révéler et occulter, montrer et dissimuler, Fischer ne cesse de retenir et de soutenir ce qui vacille. Dans les deux cas, il s’agit d’entrevoir ce qui échappe, ce qui se transforme, ce qui persiste sans jamais se stabiliser, comme dans un espace de transition, mais aussi de résistance, là où la matière, le geste et la mémoire continuent d’agir, de circuler.

L’entre-deux devient alors une condition : celle d’un équilibre fragile, d’un état en mutation, où la présence et l’absence s’entrelacent sans jamais se refermer complètement. Que se passe-t-il dans cet instant presque innommable où quelque chose en nous se répare, cicatrise, tandis que l’attente s’étire, et que nous ne sommes déjà plus tout à fait ceux que nous étions, sans être encore devenus autres ? Dans cet intervalle suspendu, quelque chose se reconfigure : nous ne sommes plus tout à fait les mêmes, pas encore différents. Nous sommes un entre-deux.

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©Deborah Fischer, tous droits réservés

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