"Le noeud du silence",
2026
Salon de Montrouge
"L’installation de Deborah Fischer interroge le silence, non comme une absence, mais comme un espace habité, traversé d’héritages, de récits enfouis et de transmissions muettes. Un territoire dense, où ce qui a été tu, oublié ou déplacé résonne en creux.
Le silence est souvent tissé de blessures anciennes, de paroles retenues, d’émotions feutrées. Ici, Deborah Fischer explore la façon dont les histoires non formulées, personnelles ou collectives, s’impriment dans nos existences, traversent les générations et se déposent dans nos gestes. Elle éprouve les formes multiples du lien dans ce qui déchire, tranche, noue ou relie. À l’image d’un mur de lamentations, les messages anonymes et les craquelures invitent à se recueillir autant qu’à panser l’avenir. À la lisière entre la filiation et le transgénérationnel, cette installation fait du silence une matière aussi active qu’indélébile.
Disparition, révélation, rite, rupture : “Le nœud du silence” esquisse une manière de réparer sans renier, de porter sans effacer."
Installation, matériaux mixtes
Texte écrit par Barbara Lagié, dans le cadre du 69e Salon de Montrouge
Marcher, observer, collecter. Sauver, suturer, incarner. Recommencer.
A la manière d’une « veilleuse de traces », Deborah Fischer arpente la ville pour y prélever les fragments d’une modernité qui se consume. Intranquille, elle œuvre dans un mouvement continu. Son travail naît de l’errance dans les espaces qui grouillent, les rues, les ruines. Formée au textile puis à la sculpture, sa recherche porte sur ce qui demeure malgré tout, sur la mémoire des lieux et des objets. Ici, elle pense l’impermanence non comme un constat, mais comme un mode d’existence. Telles des notes chaotiques cherchant leur harmonie, ces éléments trouvés, abîmés par l’usure, deviennent de véritables archives vivantes, témoins de ce qui résiste à la disparition. De la France à l’Inde en passant par le Japon, territoires où les savoir-faire structurent encore les sociétés, elle convoque et étudie différents modes de transmission. Toujours à la croisée du collectif et de l’intime, gestes et spiritualités s’entremêlent en un réseau de correspondances. « Interroger le lien par ce qui déchire » est peut-être la réflexion qui, lors de notre dernier entretien, m’a le plus marquée. Pour elle, créer et réparer sont indissociables. Son œuvre panse à partir de gestes élémentaires : recueillir, coudre, nouer, assembler, font du soin une pratique presque sacrée, une méthode de travail autant qu’une position éthique. Ces procédés, proches d’un rituel, ne visent pas à restaurer un état antérieur, mais à tisser de nouveaux liens entre récits et temporalités. Portée par des matières protectrices telles que la laine, le feutre, le verre ou le cuir, elle poursuit une « philosophie du care », au sens de Carol Gilligan (In a Different Voice, 1982). Il n’est pas ici question de sentimentalité mais d’une forme de connaissance : une façon d’habiter le monde par l’attention, la vulnérabilité et la responsabilité. Dans cette matérialité de la blessure et de la cicatrice, l’œuvre de Deborah Fischer trouve écho avec celle de Berlinde De Bruyckere. Entrelacs de tissus, cousus, piqués ou enroulés, agissent comme des interventions d’urgence, des pansements de fortune. Plus loin encore, elle tente de rentrer dans la chair de l’objet de manière à suturer la rupture. Deborah se sert de chaque relique, chaque empreinte, chaque broderie, comme des outils de métamorphose pour sauver ce qui reste. Dans plusieurs séries, pratiques d’embaumement et de mise en linceul transforment l’objet-corps en cérémonie de passage. L’usage du plâtre et du mortier, initialement médical et funéraire, enveloppe tout en immobilisant. Qui dit rite dit langage corporel, et dans le cas de l’artiste, une répétition qui opère une tension fondamentale entre perte et survie, vie et mort. Pour elle, ce n’est pas un rituel mécanique mais une remémoration active. Elle tente d’imprimer l’histoire collective et de rendre symbolisable ce qui, autrement, demeurerait informe. Elle s’inscrit alors dans une lignée d’artistes de la réparation, de Louise Bourgeois, pour qui la couture métaphorise une « recomposition psychique » (Ode à ma mère, 1995), à Christian Boltanski et à ses « thérapies sauvages ». D’archiviste à fossoyeur, Deborah Fischer marque la survivance par le passage du résidu au récit et maintient ses matériaux dans un état de suspension vitale qui refusent la clôture. Des performances dans l’espace public aux tissages de murs délabrés, Deborah ne cesse d’invoquer la dimension sociale du lien. Et ses installations, souvent participatives, offrent des espaces d’abri et d’écoute partagés. Chaque dispositif agit comme un lieu de réconciliation, invitant à s’emparer du silence et à questionner la mémoire transgénérationnelle. Autant de formes réflexives qui nous aident à franchir la barrière entre le confort de ne pas voir et la souffrance qui pulse aux marges de notre attention.














