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"Malgré les cendres"/ "Les non-dits",
2024-2025
Centre d'Art Contemporain de Dreux
Céramiques brûlées, pigments or/Tissu, ouate de rembourrage, pigments, peinture ardoise, laine

Texte écrit par Lucile Hitier, dans le cadre de l'exposition "Co-existences",

à l'Ar(T)senal de Dreux

 

"L'installation "Malgré les cendres" prend racine en Inde, alors que l’artiste est en résidence à la Villa Swagatam. Dans ce cadre, elle travaille notamment sur l’habitus des communautés et des artisans qu’elle côtoie. Chez un potier, elle découvre des céramiques brûlées, jetées, et décide de les sacraliser en appliquant des pigments dorés. Là, l’actualité s’impose brutalement dans ce partage interculturel. Nous sommes, jour pour jour, un an après le 7 octobre 2023. Ainsi, ces céramiques resteront à jamais témoins de ces échanges à l’autre bout du monde, tout en devenant objets d’hommage, de réparation et symboles d’espoir. Si la voix de l’artiste résonne dans l’espace, la série "Les non-dits" est, quant à elle, plus silencieuse. Elle se présente comme des sacs ne demandant qu’à être libérés du poids de l’héritage enfoui.
Produites en 2024-2025, elles s’inscrivent dans le contexte global et traumatique de la guerre qui réouvre des blessures profondes, passées, aussi intimes que partagées."

Focus sur "Les non-dits": 


Les non-dits » est née d’une nécessité d’exprimer, de vider, de dévoiler. Elle s’inscrit dans une démarche de libération et d’exposition de ce qui demeure enfoui.
À l’image d’un sac trop plein, l’œuvre interroge les notions d’identité et de mémoire, explorant les blessures invisibles laissées par les histoires personnelles, familiales et collectives. Elle souligne l’importance de parler, de transmettre les récits, et de sortir du silence. Produite en 2024, elle s’inscrit dans un contexte global et traumatique qui a ouvert des blessures anciennes et collectives, agissant parfois tel un rappel brutal des poids du passé. 
Dans « Les non-dits », le poids de l’histoire est en effet omniprésent. Le silence, souvent hérité, devient un bagage transgénérationnel: un fardeau que les générations portent sans en comprendre toujours les origines ou les contours. L’œuvre pose la question: comment vivre avec ce poids, individuel et/ou collectif ?
« Les non-dits » refuse l’économie du vide. Là où le non-dit se construit en creux, cette œuvre se veut pleine, intense, volontairement saturée. La résilience qu’elle évoque n’est pas un effacement, mais une acceptation : avancer malgré la charge, porter l’héritage sans le subir.
La peinture ardoise incarne à la fois la trace et l’éphémère. Ce qui s’écrit peut s’effacer, mais en laissant toujours un souvenir, une marque. Le tissu, façonné par des pigments et expérimentations variées, interroge le caractère indélébile de certaines formes de mémoire.
Contrairement à un tableau d’école, qui a pour vocation d’enseigner et donc de transmettre, l’ardoise est ici vierge. Pourtant, au fur et à mesure des manipulations, l’œuvre pourra conserver des traces, même les plus imperceptibles. L’œuvre oscille entre révélation et disparition. 
« Les non-dits » aborde ainsi la transmission, le poids du silence et le transgénérationnel, en proposant une réflexion sur l’identité, la souffrance et la résilience.
À la fois intime et universelle, cette œuvre est la promesse de transformer le poids des non-dits en possible force et lumière.

"Quand j’entre ici, je ne connais que très peu Deborah Fischer. On me l’a présentée brièvement, mais c’est à peine si je sais à quoi m’attendre. C’est la meilleure manière que j’avais de découvrir son œuvre : y aller presque à l’aveugle, sans savoir exactement ce que j’allais y trouver. Au moment de pénétrer dans ce dispositif, c’est ce à quoi je pense : j’y entre comme dans un désert…

Justement, en voyant ces poteries abîmées, qu’on dirait exhumées d’un temps révolu, c’est la première image qui me vient à l’esprit. Je suis un voyageur perdu au milieu du désert, et soudain se dressent sur mon chemin ces étonnantes stèles noires, surmontées chacune d’un vase écrasé, d’une jarre trouée, d’une poterie difforme.

Sont-ce les vestiges d’un temple dédié à un dieu inconnu ? Les traces d’un ancien rite oublié ?

Ces formes informes ont des contours étrangement familiers, qui s’estompent dès qu’on les approche. Ici, un coquillage semble m’appeler à le coller à mon oreille pour y entendre des sons inconnus. Là, j’aimerais remplir d’eau ce plateau ébréché pour lui rendre son utilité.

Mais dès que je suis face à l’objet, le mirage s’efface, la forme change, elle me devient étrangère, et semble vouloir revêtir de nouvelles significations.

Soudain, le texte déclamé par l’artiste sonne à mes oreilles comme une révélation. Cette œuvre, c’est un cri. Un cri de détresse qui résonne dans le désert. Alors que le terrible souvenir du 7 octobre 2023 remonte à la surface, et que la voix de l’artiste l’égrène en une sombre litanie, ces poteries abîmées prennent un sens nouveau. Je réalise alors que ces objets épars autour de moi ont quelque chose d’organique. Quelque chose qui fut vivant et qui, maintenant, est mort.

Ces poteries, ce sont des chairs brûlées, broyées, déchirées…

Ce sont des débris de bâtiments calcinés.

Ce sont les vestiges d’une innocence perdue, arrachée.

Les témoins d’une horreur indescriptible, car irregardable. Pour mieux voir la vérité en face, ne vaut-il pas mieux, parfois, regarder à côté ? Soudain, c’est tout le sens que revêt l’œuvre à mes yeux, à ma mémoire, à mon intelligence. Deborah Fischer nous met face à la vérité d’une horreur si insoutenable qu’elle ne peut se dévoiler qu’à travers ce qu’elle laisse derrière elle. L’apparente laideur d’œuvres dont la beauté a été écrasée, réduite à néant. La beauté retrouvée de débris rendus à leur pureté originelle.

C’est là toute la force de cette œuvre monumentale. Ces vases inutiles, ces amphores ébréchées, ces coupes déformées sont des bouches. Des bouches qui crient, qui hurlent… et qui murmurent.

Elles nous crient la douleur des drames qui secouent l’humanité, et la laissent sans voix.

Elles nous murmurent la résilience de ceux qui, après l’épreuve, sont encore là, transformés, mais toujours intacts au fond d’eux, et qui témoignent.

Parfois, ils témoignent sans un mot. Comme ces deux sacs cousus et recousus qui dominent l’œuvre. De quoi sont-ils pleins ? Quel mystère est là, enfoui, n’attendant que de crever la surface ? Sont-ils seulement pleins ?

Oh oui, ils le sont… Pleins de tout et de rien, de bruit et de silence.

Ces sacs dominant la scène, dans leur majesté douloureuse, sont des gardiens. Les gardiens de nos secrets, de nos tristesses, de nos mémoires.

Oui, nous nous déchirons entre nous.

Oui, nous nous déchirons nous-mêmes.

Mais jamais nous ne renonçons.

Face au spectacle d’une humanité qui s’abîme et se perd, nous nous redressons, plus beaux, plus forts, plus vaillants.

C’est à ce spectacle que nous convie Deborah Fischer. Archéologue de nos mémoires enfouies, oubliées, architecte de notre résilience, l’artiste se livre, corps et âme, dans cette belle leçon.

Une leçon d’humanité, tout simplement."

Joseph Lecoq

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©Deborah Fischer, tous droits réservés

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